Les premiers mois de l’année sont traditionnellement tendus dans les entreprises, lancement des négociations annuelles sur les salaires oblige. Sauf qu’avec la crise, nombre de salariés, d’abord focalisés sur l’emploi, avaient mis en 2009 et en 2010 leurs revendications salariales en sourdine, alors même que la progression des salaires a été historiquement faible l’an dernier.
En ce début d’année, le changement de ton est perceptible. «Indiscutablement, il y a de la conflictualité, et elle se porte en majorité sur les salaires», explique Jean Bessière, directeur adjoint de la Direction générale du travail (DGT). «Dans un contexte de sortie de crise, les attentes sont fortes, à la mesure des efforts salariaux consentis depuis deux ans, admet Jean-Christophe Sciberras, président de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH).


Les résultats médiatisés de certains grands groupes créent aussi un certain nombre d’attentes.“ Un cocktail auquel se rajoutent la hausse des tarifs de l’électricité, du gaz et de l’essence, l’augmentation constante des dépenses de logement, la décélération sensible du pouvoir d’achat… «La pression autour des salaires va s’accentuer tout au long de l’année, surtout si l’emploi s’améliore un peu», prédit Pierre Ferracci, PDG du groupe de conseil aux comités d’entreprise Alpha.

 

«Pendant la crise, une grande distanciation est apparue entre le management et les salariés, estime Olivier Labarre, directeur général du cabinet de conseil BPI. Quand vous avez le sentiment de ne pas être entendus, c’est logiquement la question des salaires qui revient. Pour les prochains mois, c’est une situation potentiellement explosive.»

 

Les grands groupes, où la capacité de mobilisation est plus forte, et le dialogue social institutionnalisé, ont bien évidemment connu des mouvements (Alcatel, Thalès, DCNS, Decaux, Keolis, etc.). Mais les revendications sont aussi très fortes dans des secteurs d’habitude moins revendicatifs, comme la distribution – Carrefour, But, Ikea, Camaïeu, Système U, Intermarché, ou encore le bâtiment: les salariés d’Eiffage Construction réclament par exemple 3% de hausse, notamment sur le chantier du Grand Stade de Lille.

«C’est très tendu en ce moment, confirme Christophe Le Comte, secrétaire général adjoint du commerce de la fédération FO employés et cadres. Les salariés ont des exigences, ils sont fermes et déterminés. Mais les employeurs aussi: bien souvent, ils arrivent à la table de discussion avec des propositions d’augmentation faibles, de moins de 2%, sans aucune marge de négociations.»

 

Un peu partout en France, des conflits parfois longs pour les salaires fleurissent, dans des entreprises qui, longtemps, n’ont pas fait parler d’elles. Chez Ferrero, à Rouen, la production de la pâte à tartiner Nutella a été stoppée par une grève après que la direction a annoncé 1,2% de hausse des salaires.

Chez Interep, un sous-traitant automobile, les salariés ont obtenu 158 euros de hausse de salaires et une prime de 650 euros après 12 jours de grève. A la fromagerie de Beauzac, qui fabrique le célèbre bleu “Saint-Agur” (groupe Bongrain), les salariés ont décroché 80 euros. Chez Souchon, l’usine de saucissons du même groupe, les salariés ont obtenu 54 euros supplémentaires après un mouvement de cinq jours très suivi, dans une entreprise sans syndicat qui n’avait pas fait grève depuis le début des années 1990 !

 

Chez ABL Lights, usine de feux pour les véhicules de travaux publics près de Caen, on n’avait «pas fait grève depuis 30 ans». Le 13e mois avait été supprimé lors du passage aux 35 heures. Cette année, la direction avait proposé 1,8% d’augmentation. «Mais on voulait 6%, reconte André Travert, de la CFDT. Les gens ont de plus en plus de mal avec leurs salaires. Et l’an dernier, l’entreprise a fait de gros investissements : du coup, le personnel s’est aperçu qu’il y avait pas mal d’argent. Ça a été à l’origine du ras-le-bol. les gens se sont dit qu’eux aussi, ils pouvaient avoir une part du gâteau.» Après deux jours de grève, l’ensemble du personnel a été augmenté de 3%, 4% pour ceux des ateliers…


Preuve, selon l’économiste Thomas Amossé, chercheur au Centre d’études de l’emploi, que «le rapport de force continue de payer. La capacité de mobilisation des salariés est intacte, ce qui est une singularité française. Le plus surprenant n’est pas que les patrons accordent des hausses de salaires importantes – s’ils le font, c’est que cet argent allait ailleurs – mais qu’ils n’aient pas augmenté régulièrement leurs salariés ces dernières années.»

 

«Toutes les entreprises qui se montrent frileuses sur les salaires ne sont pas forcément celles qui se portent le plus mal, et elles ne sont forcément confrontées à la concurrence internationale», estime Pierre Ferracci, PDG du groupe Alpha spécialisé dans le conseil aux comités d’entreprise. D’après lui, le «rééquilibrage» de la valeur ajoutée au profit des salariés, et un peu moins au profit des actionnaires et des investissements, est venu.